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l'illusion d'une vie tranquille
On nous a vendu un mirage. Celui d’une vie dans laquelle tout irait plutôt bien, de manière assez linéaire. Une vie instagramable. Avec de jolies vacances, de jolis Noël. Des parents qui vieillissent bien et meurent avant leur progéniture, de manière digne. Des enfants qui vont bien, avec un parcours scolaire tranquille, à défaut d’être brillant. Des réussites et de la reconnaissance professionnelles. Vieillir ensemble. Se plaindre de petits maux liés au fait d’avancer en âge, sans gros pépins de santé.
J’ai 52 ans. Mon constat: s’il existe des gens qui correspondent à cette description, je ne les connais pas. Ils doivent faire partie d’une minorité qui fait l’objet d’un marketing excessif, comme ceux qui sont très beaux, très blancs, très minces et très riches.
La vérité est que nous allons rencontrer la douleur et l’adversité, la maladie et la mort. Que nous pouvons donner le meilleur de nous-même et échouer. Que la vie est pleine d’incertitudes (je ne sais pas d’où vient cette idée qu’il y a plus d’incertitudes aujourd’hui qu’”avant”. Je pense que c’est notre tolérance aux aléas et aux risques qui a diminué, parce que nous restons coincés dans la vision de cette vie fantasmagorique).
Equipés pour faire face
L’autre vérité, beaucoup plus réjouissante, est que nous sommes équipés pour faire face à la douleur et à l’adversité, pour danser avec les imprévus, les accidents, les plans foireux. Si ça n’était pas le cas, l’humain aurait disparu de la surface de la terre il y a bien longtemps. Cela demande d'abandonner cette vision figée, idéale et surtout trompeuse, de ce qui aurait dû ou devrait se passer et d’embrasser le mouvement de la vie, le processus en cours. De rester curieuse au milieu du chaos.
Je me rappelle que j’ai été confrontée de plein front à cette étrangeté pour la première fois quand mon père est mort dans un accident absurde il y a bientôt 20 ans. Je me suis sentie à la fois tellement mal et tellement vivante. J’ai des souvenirs affreux, des souvenirs drôles, des souvenirs tendres. Je me rappelle d’une intensité particulière. Tout était paradoxe. Pendant longtemps, cela m’a interrogée, intriguée. Lorsque deux ans plus tard, j’ai émergé de l’autre côté du deuil, étonnée d’être debout et d’avoir traversé tant de douleur, j’ai pris conscience du fait que j’étais équipée pour ce processus de deuil, que j’étais programmée pour aller de l’avant.
J’ai fait le même constat ces dernières années, à travers la séparation du père de mes enfants, un cancer agressif, la mort de mon compagnon, des difficultés traversées par mes filles. Si je fige, c’est beaucoup plus compliqué d’avancer.
En médecine chinoise, la stagnation, c’est la mort et la maladie. Et si je regarde uniquement ce qui ne va pas, c’est insupportable et, surtout, incomplet. Je suis debout aujourd’hui parce que je suis restée en mouvement, parce que j’ai fait confiance au processus, parce que j’ai continué à voir les moments de joie et de beauté, aussi petits soient-ils. Parce qu’un de mes talents est sans doute de rester curieuse même quand c’est la merde.
Ces années d’initiation m’ont montré la valeur des couchers de soleil, des amis qui sont toujours là, des moments doux-amers, où tout est à la fois triste et tellement beau et déchirant. La douceur des petites victoires, des choses qui vont bien. La chaleur du café le matin, le soulagement d’une nuit de sommeil sans interruption. De célébrer ce qui est et qui va bien, au jour le jour.
Danser dans l'oscillation
Avec le temps, je me rends compte qu’on apprend tant dans l’adversité, l’intensité et la douleur que dans la joie, le plaisir et la facilité. C’est une danse, entre le clair et l’obscur. Une oscillation entre “I can have it all” et “This really sucks”.
Avec le temps, surtout, je trouve la paix et une respiration dans l’entre-deux, dans la tranquillité de périodes où il ne se passe pas grand-chose. Pas de performance, pas d’aventure, pas de drame. Juste la vie, comme elle va.